Juin 2025. Je passe ma certification de professeure de yoga le matin. L'après-midi, je donne mon premier cours.
Un Yoga'péro. Huit personnes. Une ambiance déjà chaleureuse avant même qu'on commence.
Et puis, au moment de montrer le Kapalabhati — cet exercice de respiration qui nettoie les voies respiratoires avec de petites expulsions d'air — j'ai fait une démonstration un peu trop fidèle à la technique. Sans mouchoir. En public.
Les gens ont ri. Moi aussi. Et quelque chose s'est installé ce jour-là : la joie comme intention de départ, la bienveillance comme cadre, et l'humour comme outil pédagogique assumé.
J'avais loué une salle. J'avais préparé mes cours. J'attendais.
Personne.
Je ne vais pas enjoliver : c'est une sensation particulière que d'être seule dans un espace que tu as imaginé plein. Alors je pratiquais. En silence, sur mon tapis, dans ma salle vide. Je me suis dit que si personne ne venait, au moins j'aurais progressé.
Les inscriptions sont arrivées au fil de l'eau. Doucement. Pas toutes en même temps, pas comme dans les scénarios qu'on imagine avant de se lancer. Une personne, puis une autre, puis une autre encore.
C'est comme ça que ça marche, en vrai.
Je ne savais pas que ça ferait autant d'effet.
Recevoir mes élèves dans un lieu que j'avais imaginé pour elles, à mon image, fidèle à mon énergie — c'est une joie difficile à décrire. Pas de la fierté, exactement. Quelque chose de plus doux. La sensation d'offrir un cadeau et de le recevoir en même temps.
Ce studio, c'est un espace pensé pour elles. Et les voir y entrer, s'y installer, s'y sentir bien — c'est peut-être ce qui m'a le plus touchée cette année.
J'ai découvert que chaque corps raconte une histoire différente.
Que certaines personnes arrivent en cours avec des années de tension dans les épaules, des nuits courtes, des journées trop pleines — et qu'en une heure, quelque chose se dépose.
Que la variété des niveaux, que je craignais un peu au départ, est en fait une richesse. Parce qu'une élève qui avance inspire celle qui hésite. Parce qu'une question posée à voix haute est souvent celle que plusieurs avaient en tête.
J'ai découvert aussi que les ajustements — ces petits gestes pour corriger une posture, guider un alignement — sont un langage à part entière. Qu'on peut dire beaucoup avec une main posée sur une épaule.
Il y a une élève dont je regarde les épaules différemment depuis quelques mois.
Au départ, elles portaient tout — la tension, la fatigue, une certaine façon de se tenir en retrait. Aujourd'hui, elles sont plus larges, plus stables, plus ancrées. La force est là, visible, dans la façon dont elle se tient simplement debout.
Ce n'est pas spectaculaire à raconter. Mais c'est exactement pour ça que je fais ce métier.
Que la peur de la salle vide ne disparaît pas complètement. Elle se transforme.
Que la joie des rencontres — d'univers différents, de corps différents, de façons de bouger si personnelles — est une source d'énergie que je n'avais pas anticipée.
Que l'envie de continuer, un an après, est intacte. Peut-être même plus forte qu'au départ.
Parce que j'ai compris quelque chose en pratiquant seule dans ma salle vide de septembre : ce que j'enseigne, je le vis aussi. Et ça, c'est un privilège.
Par Aline Talbaut — Éclats de Yoga